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Blog - Amaury da Cunha Apologie de l'intimité / Entretien avec Patricia Martín-Sánchez (Ap

Patricia Martín-Sánchez : Pourquoi avez-vous titré votre série la plus récente « Après tout » ?

Amaury da Cunha : Je photographie dans la vitesse de la vie, avec le sentiment d’une extrême urgence. L’image vient pour contrer les mauvais bruits du monde : elle les suspend, et j’ai le sentiment que c’est le seul terme possible pour comprendre le temps. Tout doit aboutir à une belle et juste photographie. Mais le temps du travail est très long, ce n’est qu’avec le recul que je comprends que des liens sont possibles entre toutes ces photographies. Au présent, on recueille ce qui frappe l’esprit, les yeux ; plus tard, « après tout », on construit surtout pour « préserver » cette expérience comme l’écrivait le poète Henri Michaux. 

PM : Vous décrivez votre travail comme « allant au-delà de l’intime ». Que voulez-vous dire ?

 

AdC : Je ne peux pas partir que de ce que je vois, de la vie immédiate. L’ancrage est autobiographique, certes, mais j’ose espérer qu’au final, les images vues se décollent de leur contexte pour parler à tous de notre drame originel qui est celui de la perte. Créer une ouverture possible à l’autre, à l’intérieur de soi, tel est l’objet recherché à partir de la photographie.

PM : « Après tout » semble accorder une attention particulière à l’expérience de la vision. Par exemple, l’autoportrait où vous avez vos yeux couverts semble répondre à la fois l’acte créatif de la photographie et l’expérience du monde « de l’intérieur ». Êtes-vous conscient de cette référence de certaines de vos photos récentes à la vision ou la perception ?

AdC : Photographier, c’est un acte de liaison. Un « certificat de présence » comme le disait Roland Barthes. Mais en même temps, la surface des choses est pour ma part sujette à de constantes projections mentales (la plupart, inconscientes). Le monde vous attire parce qu’il y a quelque chose dehors qui vous ressemble et qui produit un écho étrange (une pensée ? la bribe d’un rêve retrouvé ?) qui vous ouvre les yeux, et qui libère ainsi une figure à l’intérieur de votre esprit. Pourtant, je ne cherche pas à m’évader, à déréaliser le monde. C’est à partir d’une expérience concrète, d’une chose à la portée des yeux (une femme derrière une vitre, un homme qui soigne ses yeux, un enfant qui se noie), que se produit la stupéfaction, sans mise en scène. On s’intéresse qu’à ce qui nous regarde, intimement, dans la douceur, la douleur aussi.

PM : Il me semble que vous pratiquez une subjectivité photographique, laquelle ambitionne représenter votre propre expérience du monde. Croyez-vous que l’objectivité peut être saisie en photographie ?

AdC : D’autres y croient en tout cas. Mais je ne me retrouve pas dans leurs images dites objectives (l’école de Düsseldorf et les petits maîtres à qui elle a donné naissance) : elles me donnent le sentiment d’un monde abandonné à lui même et regardé par des morts.

PM : Votre travail transmet un certain sentiment de « l’itinérance », comme si vos sujets ont été arrachés de leur contexte fonctionnel. Votre style visuel souligne ce sentiment — parfois une ombre dense entoure vos sujets, ils apparaissent isolés de leur environnement physique. Vos photographies me rappellent aussi les premiers films existentiels ; dans votre travail, on trouve des éléments de l’aliénation et la solitude, des moments de choix existentiel et même (je pense à la photographie de la vache morte) la certitude de la mort. Diriez-vous que votre approche est existentielle ?

AdC : L’acte photographique est purement existentiel, je photographie en restant aux aguets dans la vie courante, mais en même temps, si c’était le seul ressort du travail, cela réduirait l’expérience à une sublimation qui ne regarderait que moi. L’exigence de vision déplace l’aventure brute et sauvage sur un plan esthétique : la construction d’un regard. Quant aux sujets « isolés » de leur contexte, c’est pire que ça, plus violent : c’est un arrachement à l’espace, une capture du temps : je découpe un morceau du monde qui reste un instant orphelin, jusqu’au moment où une autre image, faite plus tard, ailleurs, vient résonner avec lui. Dans l’édition des images pour right.click, vous associez par exemple la vache morte à cette main étendue sur des cailloux, très bien, mais dans les faits, je n’avais aucune lucidité sur ce lien possible. Car je crois surtout que l’enjeu de cette aventure photographique est d’incarner, poser, représenter ce qui m’obsède ; et d’être patient d’attendre cette coïncidence salutaire entre ce que je pense et ce que je vois.

PM : Votre photographie peut provoquer chez le spectateur une expérience simulée de l’amendement « jamais vu », c’est de voir un objet familier avec un sursaut de clarté naturelle, comme si on n’avait jamais vu auparavant. Cherchez-vous un élément de surprise ou de surréalisme dans vos sujets ?

AdC : Je cherche à donner une forme concrète à l’étonnement, à la sidération. Comme si chacune des images était à la fois la première et la dernière de ma vie. Je voudrais qu’elle saute aux yeux de celui qui la regarde. Comme un « morsure » aussi. J’ai été très influencé par certains textes d’André Breton, et ce qui m’a toujours intéressé chez lui, c’est lorsque la réalité nue, banale, quotidienne, prend d’un coup, par la force du regard ou de l’écriture. Pas de la surréalité, de recherche d’un « autre monde », d’un niveau supérieur de réalité. Trouver une distance qui donne à voir la vie à la fois comme quelque chose d’accessible et de sacré.

PM : Comment avez-vous engagé avec la photographie ?

AdC : La poésie m’a beaucoup touché, ouvert les yeux surtout. Je pense par exemple à Yves Bonnefoy. Mais c’est la photographie de Robert Frank qui m’a aussi aidé à trouver mon chemin. Quelque part, il dit qu’il photographie pour savoir comment il va ; c’est aussi l’objet de ma recherche ou, pour dire les choses avec plus d’humilité, mon vœu le plus cher. Je me sens proche aussi de ce qu’a écrit dans les années 1970 le critique d’art et écrivain Bernard Lamarche-Vadel à propos de ces photographes américains (Lee Friedlander, Callahan, etc.) qui ont réussi à intégrer « leur situation existentielle » à l’acte de voir.

PM : Que lisez-vous et que écoutez-vous maintenant et de quelle façon informent votre pratique ?

AdC : La Pesanteur et la grâce (1940-1942) de la philosophe Simone Weil. Il s’agit d’un recueil des pensées, fragments merveilleux que me donnent de la lumière que j’essaie de répercuter aussi dans mes images. Et la musique de J.J. Cale… Une fois le bon tempo trouvé, rien ne peut vous arriver dans votre aventure du monde.


28/09/2011 - 16:50:04



Entretien Amaury da Cunha – Emmanuel d’Autreppe © View

Depuis ton petit livre Saccades début 2009, recueil de textes et d’images, on perçoit des changements dans ton travail : davantage d’angoisse, mais des affirmations plus franches aussi. A d’autres moments, une forme de rayonnement, de jubilation esthétique… Ailleurs, des autoportraits… Ton travail a connu une évolution importante au cours des deux dernières années, non ?

Il m’est très difficile de commenter les changements dans mes images ; depuis que je photographie, j’ai le sentiment que ma pensée est toujours en retard sur mes photographies : elles en savent toujours un peu plus que moi, elles ont ce pouvoir étrange de prémonition, comme si l’œil ne faisait pas que balayer l’espace, mais trottait aussi dans tous les sens du Temps. Lorsque mon livre est paru, Saccades, j’ai eu peur de devenir sec, sans plus d’inspiration. Une page de la vie s’est alors tournée ; je me suis dit qu’il y avait urgence à ouvrir maintenant grand les yeux et à cesser d’être seulement aimanté à des fragments de réalités. Des images ont commencé à voir le jour. Dans la nuit. Comme si j’avais un besoin immense de me remettre à rêver et d’orchestrer un tant soit peu ce rêve en intervenant davantage au moment de la saisie.
En juin 2009, j’ai décrit, sur le papier, des photographies que je comptais réaliser. Sur mon blog, parmi d’autres, il y avait cette phrase singulière : « Un corps au bord du vide sur un toit invraisemblablement grand. » Trois semaines après, le 3 juillet 2009, mon petit frère Charles, qui vivait à Singapour, s’est jeté du haut d’une tour, au vingt-cinquième étage. L’horreur, le silence, l’obscurité. Un écho terrible entre ces mots fantasmés et sa disparition. Quoi qu’il en soit, il faut tenir, dans l’accablement. Progressivement, j’ai photographié, à défaut de pouvoir parler. J’étais dans la nuit, dans le pire des cauchemars, cherchant aussi l’espoir d’une présence, comme un fou. Et sans doute, ces photographies reflètent cette expérience de la perte et de l’amputation, période qui n’est cependant pas fermée à la « jubilation esthétique », à défaut d’une consolation…

Cette sincérité ajoute à ce que ton univers a de touchant car, tout en empruntant un langage plastique assez en vogue et très actuel, on sent qu’il reste infiniment singulier, personnel. Poursuis-tu une démarche individuelle, solitaire, ou sens-tu autour de toi une sorte de « famille photographique », des influences ?

Je ne sais pas si « j’emprunte » un langage. Cela supposerait qu’il est extérieur à moi, que je pioche autour. Si c’est le cas, c’est d’une manière indirecte, inconsciente. Récemment, une galeriste à Paris a trouvé des parentés entre mes images et celles de Jean-Luc Moulène, ou encore de Florence Paradeis. Je me suis énervé tout rouge ; j’ai dit qu’effectivement on pouvait, les uns et les autres, s’intéresser aux mêmes aspects du réel (la rue, la chambre intime par exemple) mais que, contrairement à eux, je ne faisais pas état d’un certaine désinvolture ; je ne célèbre pas le moyen, je ne jouis pas de la pauvreté du monde, et pour finir, je lui ai demandé (à cette galeriste) si on pouvait parler ici d’intensité, elle m’a répondu avec un sourire : « oui, c’est permis », j’ai alors avoué, en ayant l’impression d’être provocant (quelle époque !) que c’était l’intensité en question à l’origine de ma recherche.

On te sent parfois à la lisière du maniérisme ou du narcissisme, mais sans jamais tomber dedans… Quels dangers ou quelles dérives pourraient guetter ta photographie ?

Oui, je suis précis, et je fais un usage modéré de l’élégance, est-ce là faire œuvre de Maniérisme ? Au sens triste du terme. Je ne l’espère pas ! J’essaie d’être précis, économe. Quant au narcissisme, vaste thème ouvert aux vertiges ! Oui, je m’intéresse en photographie à ce qui me regarde, me concerne. Mais j’ose espérer que l’image, au final, à travers une vue du monde, ne soit pas seulement un écran où je me contemple. Je me cherche, mais ne me trouve pas. Mon visage est caché, blessé, perdu dans le monde. Je crois cependant à la présence, à la beauté qui ne se manifeste qu’à la condition d’être soi-même absent, retranché, disparu. Je ne raconte pas mon histoire, j’égrène des pistes, des images. Le danger de ma photographie ? Qu’elle ne produise que des échos moyens d’anciennes images réussies. Quant à la « dérive », comme j’aime ce mot ! La dérive est le contraire du risque pour moi : la condition d’un voyage sans cartes et sans itinéraire prévu.

En chemin, la beauté que tu croises est souvent à la fois féroce et tendre. La réalité est intenable si elle n’est pas enrichie de fantasme ?

Aujourd’hui, la beauté, on l’oublie, ou alors on la placarde ; on en rit, on la simplifie ou pire, on fait d’elle une « chose » hors de portée, seulement accessible aux poètes. Intimidant ! Si on la sent « féroce et tendre », on croit alors entendre rugir un fauve. (Cependant, enfant, j’ai adoré le film sur les lions, Sauvage et Beau). Pourquoi pas. J’ai lu récemment, une phrase d’Yves Bonnefoy qui m’éclaire : « Le mot “beauté”, je lui attache du sens, une raison d’être. Je sens même que je lui fais confiance, obstinément, pour un avenir dont je ne veux pas désespérer. »

Disons-le de façon plus littéraire alors : la photo, c’est un témoin implacable, une boîte à rêves, une machine à regrets ?...

De quoi témoigne pour moi une image photographique ? De la cendre, du débris, d’une chute inexorable qui n’exclut pas la grâce. Elle saisit ce moment de déséquilibre, révèle la part inavouable de notre monde : ses ombres, sa fragilité, ces choses vouées à l’effritement. C’est la perte, grosso modo, qui se raconte, sous toutes les formes possibles. Et c’est dans ces failles observées que se cache la beauté. Boîte à rêves ? Je n’ai pas d’idée là-dessus, mais une furieuse envie de rêver encore. Machine à regrets, sûrement pas ! Ce ne sont pas des moments de la vie passée que je photographie, mais des projections toujours devant, jamais derrière ! Des figures d’une autre vie possible…


Recueilli entre Liège & Paris, octobre 2010
 


12/02/2011 - 11:52:31



Extraits du livre "Saccades", publié aux éditions Yellow Now

Qu’une image puisse enfin se substituer à tout ce que je voudrais dire ou écrire.

Elle m’a dit à propos de mes yeux : celui de gauche appartient à un enfant, l’autre à un fou, ce qui me va très bien.

Au café, avec un ami venu me rendre visite. Minuit. J’écris sur un coin de bar : multiplie-toi sans jamais te casser en morceaux, l’ami photographie au-dessus de moi chacune des étapes de l’écriture de cette phrase débile.

Marche dans Paris. Nous évoquons les images en général. Je parle de la fragilité essentielle du monde. Il me dit que ce n’est pas une idée neuve que de chercher à représenter cette « fragilité ». Je ne réponds rien, je regarde marcher une petite vieille à nos côtés qui trébuche et que nous n’aidons pas à se relever.

Incrustation d’un morceau de viande dans le creux d’une molaire. La bête est autoritaire, bien implantée dans ma bouche, elle sent fort. J’ai essayé de la chasser à coup de tranche de papier hélas trop friable : la bête résiste et finira morte dans ma bouche. Au moins, pendant le temps de l’occupation, je n’aurais plus pensé à moi.

L’homme préfère discuter avec sa femme que lire le journal.

Je photographie avec mon téléphone, mais le monde ne répond pas.

Inventaire des femmes qui ne m’ont jamais plu : cheveux bouclés, fesses incurvées, artistes programmatiques, parleuses et silencieuses, bonnes familles branchées, prolétaires chics etc.
 
On devine que le visage ne durera pas, qu’il reste éveillé au monde qui l’entoure, mais ses forces faiblissent. La position qu’occupe le corps dans l’espace anticipe sur ce qu’il va advenir. Je crois que c’est la dernière image que j’ai faite d’elle. Une image qui parle aussi du passé et qui plonge son visage dans une ombre qui neutralise tout ce qu’elle touche. J’assiste à la scène, mais je ne sens rien du tout. Je suis ébloui par la mort qui commence à se signaler en effaçant par degrés ce visage que j’ai aimé enfant, mais que la maladie a éloigné de moi. Un mois plus tard, je me retrouverai seul dans la chambre de sa maison de repos. Elle sera morte, dormeuse sereine. Je profiterai de ce silence pour la photographier une dernière fois.

Tout ce qui cloche en silence, le bras d’une statue qui s’écrase sur une planète sans oxygène.

L’enfant qui roule dans les dunes, plein de sable autour de la bouche, parfois un grain dans les dents qu’il mastique pour s’abîmer l’émail.

La gueule ouverte d’une autruche criant et quémandant quelque chose à béqueter, prête à se retourner la mâchoire.

Entendu « merci beau gosse » de la bouche d’une racaille à qui je venais de donner soixante centimes qu’il m’avait demandés, alors que je téléphonais à une amie qui pestait contre la méchanceté des Français.

L’aveugle qui marche a le soleil dans le dos, il donne des petits coups de canne à son ombre comme pour en dessiner les contours, il porte à l’extrême bout du nez des lunettes de soleil, et je me dis que ce type est aveugle mais qu’il frime quand même.

Être toujours obligé d’agiter son corps en faisant des gestes brusques et insignifiants comme sortir de son sac un objet inutile et le regarder sur sa table en le tournant de tous les côtés sans espoir qu’il m’apprenne quelque chose de bien.

Dans le roman que je lis, la part consacrée au réel me fait du bien et la mention de la moindre chose inutile à la compréhension générale de l’histoire me ravit, mais dès que celle-ci reprend sa route, je m’ennuie, j’ai l’impression d’être un chien tenu en laisse.

Elle arrive à nos rendez-vous habillée dans un genre qui reflète ses humeurs. Quant à moi, la nature m’a donné un drôle de pouvoir : mes yeux changent de couleurs selon l’état dans lequel je me trouve. D’aucuns trouvent cette bizarrerie un peu coquette, je m’en accommode très bien, mais elle occasionne bien des troubles dans nos relations car nous ne sommes jamais vraiment assortis l’un à l’autre. Un jour, mon œil gauche jure avec sa chaussette droite. Un autre jour, joyeuse, elle s’est transformée en fleur rouge, quant à moi, un peu mélancolique, mes yeux sont devenus tout noirs. Elle m’accuse alors de faire de l’ombre à son bonheur, je lui dis que le rouge et le noir ont fait leurs preuves, elle me traite de crétin, parce que j’essaye de faire de l’esprit. Je crois qu’elle m’envie ce pouvoir d’afficher naturellement mes états dans les yeux, tandis qu’elle vit dans une recherche compliquée de correspondances, victime de la mode qui sévit à l’intérieur de sa tête.

Le bermuda, porté très court cet été, il en sort des jambes très longues qui terminent leur voyage dans des chaussures à talons hauts. On entend presque la godasse dire aux guibolles : « Vous n’irez pas plus loin mes coquines. »

À certains moments, croire que l’écriture et l’image peuvent peut-être l’aider à affirmer sa singularité, qui, sans ce travail, chuterait d’un coup dans le quelconque.

Croyez-le bien, si je pouvais parler d’un autre point de vue que le mien, je le ferais.

Lu hier soir une phrase de Michaux que j’ai eu envie de recopier. De plus en plus souvent, je peux adhérer à ce que je lis, mais contrairement à une époque où j’étais constamment aux aguets et notais sur un carnet la moindre trouvaille jugée lumineuse (il s’agissait surtout d’une admiration pour la formulation), aujourd’hui, peu de choses me touchent au point de vouloir les préserver. Je ne sais pas si c’est à cause d’une sécheresse de cœur ou parce que je vis dans l’illusion prétentieuse d’avoir fait le tour de choses, quoi qu’il en soit, je le répète, je lis et je suis prêt à oublier, jusqu’à la netteté d’une pensée bien fichue : « Dans une époque d’agités, garde ton andante. »

Au moment où elle le chevauchait, avec un regard enlevé (comme si ses yeux regardaient l’intérieur de sa tête) elle lui annonça qu’elle l’aimait, et pour ne pas lui répondre et prendre à nouveau le dessus, il exigea qu’elle se retournât. En la pénétrant, il pensa que c’était la façon la plus nette de lui clouer le bec et d’enjamber l’amour.

Il collectionnait les amorces de sa pellicule photographique brûlée par la surexposition. Le monde était ainsi pris à son insu, par accident : trottoir de travers, ciel cramé, visage de guingois. Il avait compris que dès que sa volonté intervenait en art, il n’y avait plus d’art possible. Il visait alors les yeux fermés, maltraitait la machine, unique manière d’arracher à la vie son image juste, c’est-à-dire lacunaire. Désamorcer l’intention, disait-il aux critiques qui le questionnaient sur ces photographies du monde malmené. Images sans auteurs, images sans maîtres ! Pour enrichir ses réflexions, il convoqua un écrivain et lui demanda s’il pouvait trouver dans son travail un équivalent à ses amorces de films. « Avant de commencer un récit, lui répondit l’écrivain, je gribouille sur un carnet des petits dessins, comme si j’étais au téléphone, je pense qu’il y a dans ces ratures l’embryon de ce que je vais écrire. En les regardant, on peut facilement deviner l’état d’esprit dans lequel je me trouve avant de travailler. Mais contrairement à vous, je n’y accorde aucune attention. Je ne suis heureux que dans la vigilance et le contrôle. Je vous laisse cependant libre de vous perdre et de manquer le monde. Mais ne croyez-vous pas qu’il souffre déjà suffisamment pour que vous ne l’écorniez pas davantage ? »

La fille qui écoutait parler sa mère en la regardant dans les yeux comme si elle lisait un livre : ligne après ligne, regard tendre, impatient, vorace.

Il disait à tout le monde que son sport favori était celui de « l’intellectualité pure » et que la vie n’était qu’un matériau dont il se servait pour faire courir son cerveau. Son travail prendrait fin quand le monde entier tiendrait tout entier dans sa tête. Je pourrais dès lors habiter « l’appartement de mon esprit », ajoutait-il sur un ton satisfait.

Dans l’art d’ajuster les choses, sois le plus direct possible, ne ménage ni le monde, ni toi-même : impose, verrouille, et puis va-t-en.

Il est difficile de rejouer au tennis après dix années sans sport, période pendant laquelle l’esprit s’est cru seul à s’occuper du reste. D’un coup, affolée, la mauvaise conscience rapplique : la tête a besoin d’aide. Il y a ce corps dont il faut s’occuper, car on ne sait jamais, le muscle, dans une autre vie, ça peut toujours servir. Alors on refait du tennis, et on se botte le cul. On peut ainsi espérer retrouver des sensations d’enfant sur le court : ces gestes de pugnacité d’un petit corps qui ne lâchait jamais rien. Ce n’est malheureusement pas le sujet du jour : pas question d’avoir un rapport psycho-temporel avec le tennis car il s’agit plutôt d’assurer et de retrouver les bons coups. Une chose étrange se passe : le revers — coup on ne peut plus difficile — se passe sans problème, tandis que le coup droit ne marche pas : on fait des cloches ou alors ça atterrit au bas du filet. Quand la balle s’envole, contrairement au film Blow Up où elle ne revient pas, dans notre aventure, aucune métaphysique : elle se trouve bien loin du court de tennis, dans la gueule d’un chien qui passait par là.

Assise au bord de la piscine, sous le cagnard, elle trempe ses pieds dans l’eau, mais dès qu’elle regarde ses jambes blanchies par le chlore, elle dit avec horreur et amusement que ses jambes sont celles d’une morte conservées dans du formol.

Je m’affirme en te niant, en te rejetant, je me déconstruis, en t’oubliant, je meurs, je ne peux pas vivre avec toi.

Pour une contemplation future, tête aux aguets, gymnastique cérébrale, ressaisissement et abandons demandés.

Retour dans le quartier de la jeunesse. Peine perdue, traces invisibles d’enfances, netteté des contours de la ville qui m’a rayé de la carte. Rien ne subsiste si ce n’est la raideur cadavérique des façades haussmanniennes et l’air impeccablement lisse des femmes qui passent autour de moi. L’air passe à travers ces grandes artères et fait gonfler les veines de mon front, mais cela n’a aucun effet sur la mémoire, hermétique à tout sentimentalisme. Qu’importe, je suis ici de passage, je porte un corps fatigué qui circule comme un automate alors que j’avais rêvé de défiler fièrement comme un homme. Hélas, il n’y aura pas de grande messe, aucune commémoration particulière. Je me demande sans tristesse si je ne regarde pas ces lieux de ma propre mort, mais je trouve instantanément cette remarque ridicule et mensongère, je file dans le premier autobus pour retrouver la vie qui fuit derrière la vitre.

L’image propose des tubes posés les uns contre les autres, entassés, tuyaux en plastiques, autant de trous possibles pour un sexe affamé.

Alors que je m’apprêtais à photographier un chien fou qui descendait un escalier comme s’il fuyait une catastrophe, son maître intervint, sorte de loustic post-beatnik : « Non jeune homme, on ne photographie pas le chien, règle des trois C : C’EST COMME ÇA. »

Il lui apparut tout à coup qu’être bien ou mal ne faisait plus partie de ses préoccupations.

Ils vivent à contrecœur, ils pensent par dépit, et parlent par défaut.

D’une femme que j’ai aimée à la folie il y a plusieurs années il reste encore au bout de ma couette une tâche de sang de petite envergure, je la regarde avec un peu de souffrance, je ne m’en approche pas, mais si l’attention se prolonge trop longtemps, je tire la housse pour panser cette blessure d’amour.

Derrière l’arbre de la cour, il entend les voisins qui déjeunent en famille. Cela le rassure comme lorsqu’il était enfant et que dans sa chambre, le soir, lui parvenaient des bribes de conversation de ses parents dînant avec des amis. Il était à la fois choyé par ces bruits qui rendaient sa solitude supportable et en même temps, il était heureux de constater que des humains plus âgés que lui pouvaient encore s’entendre

Image d’un homme affolé par le feu, de dos, crâne chauve rougi par des flammes à quelques mètres devant lui.

Une barque saccagée par la tempête, ou du moins ce qu’il en reste, morceaux de bois prêts à se disjoindre, œil ridé d’une femme, dans un coin, forcément inquiète.

Epongé les morceaux d’un tout qui garde jalousement son secret.

Nuages en lévitation, je suis étonné par leur volume qui m’a toujours semblé illusoire, consistance d’une chose que je ne pourrais jamais toucher.

Paroles sourdes et faibles d’une vieille femme, sa bouche est devenue la tombe de sa voix.

À une période où il ruminait des remords pour une trahison dont il avait été l’instigateur, ses mains étaient devenues sèches et pelées, comme s’il n’était plus digne de toucher quoi que ce soit.

L’événement aurait pu être le premier baiser foiré à douze ans, donné à A.K. dans la décharge d’un jardin public. Ou la dépouille de ma grand-mère photographiée à l’insu de la mort. Les innombrables situations conduites par le scrupule. La découverte de la netteté du monde, un samedi matin d’hiver quand mon père m’avait acheté des lunettes ; je savais déjà lire, mais je pris davantage de plaisir à regarder de la voiture les arbres qu’à déchiffrer le nom des magasins. Quoi d’autre ? La lecture d’un livre de Barjavel dans le fond d’un jardin, terminé en cinq heures ; ouverture au monde, orientations nouvelles. Le coït pratiqué en vacances dans une chambre au milieu du ronflement d’une dizaine d’Allemands. La croyance d’être fait pour les migrations perpétuelles. La résignation à rester ici tout en n’étant jamais là. La géographie de Proust transposée dans ma vie (Saint Malo troqué contre Balbec). Découverte de la force bizarre du visage dans les films de Bergman que nous allions voir pour faire chavirer nos esprits. La conscience d’un sentiment d’insuffisance qui pourrait être à l’origine de mon désir actuel de vouloir toujours faire et défaire en même temps.


02/09/2009 - 23:26:28